
Photo: Alain Collard
Le chamanisme
Lorsque nous employons aujourd'hui en occident le terme "Chamanisme", nous ne pouvons pas faire abstraction du contexte culturel et de la manière dont a été choisi ce terme.
Ainsi, parler de chamanisme aujourd'hui nous replace directement dans notre position d'observateur occidental, interprétant une réalité différente de la sienne: celle des peuples autochtones.
Nous sommes donc poussés à interroger cette scission "occident" et "peuples premiers".
J'étais bien loin de considérer cette question, lorsqu'en 2016 je fit mon 1er voyage chamanique. Ma plongée dans le chamanisme a été principalement vécu dans les sensations et mes perceptions subtiles. La chamanisme se vit dans le ressenti.
Je me livre volontiers aujourd'hui à cet exercice délicat de vous parler du chamanisme, et plus particulièrement ici du chamanisme de Michael Harner, aussi appelé "Core shamanism" ou chamanisme universel.
Car notre esprit occidental a besoin d'appréhender la réalité par l'intellect. Ce cher intellect, lorsqu'il est relié au coeur, peut devenir un formidable vecteur de Vie.
Je choisis ici de vous livrer ma vision du chamanisme, dans ma manière de l'enseigner. Cet article n'a pas vocation à été exhaustif ou à ériger une unique vérité. Il est impossible de décrire l'entièreté du chamanisme, tant il est vaste comme le monde.
Commençons par un peu d'histoire, et de préhistoire...
Il y a 40 000 ans, les premiers homo sapiens arrivés en Europe peignaient sur les parois des grottes. Aujourd'hui, l’interprétation de ces peintures font débat. Un art de la chasse? Une mythologie? Un art chamanique?
C'est la théorie du préhistorien Jean Clottes, qui explique dans son livre "Les chamans de la préhistoire", que les peintures préhistoriques seraient en réalités des représentations des visions de ces hommes et ses femmes, lors de leurs états de conscience modifiés. Ces états de conscience étant des fonctions naturelles de notre cerveau, nous pouvons effectivement imaginer qu'à l'époque, nos ancêtres y avaient recours, même si nous en avons pas de preuve archéologique.
Dans la grotte des 3 frères, en Ariège, une figure anthropomorphe, illustrant un être à la fois humain et animal, peut supposer qu'il s'agirait d'une représentation d'une scène de transe chamanique, une fusion entre l'humain et un esprit animal.
Dans mon coeur de femme médecine, cette théorie semble évidente. Mais elle n'est pas du goût de tous les archéologues, qui, en bon scientifiques, cherchent les preuves matérielles.
Au 16ème siècle, les européens commencèrent à voyager et ils rencontrèrent des chamanes dans différentes régions du monde. Leur récits n'étaient pas très élogieux, et aujourd'hui encore, nous continuons à être imprégnés de ces récits qui ont forgé notre culture occidentale.
Le chaman: " Un manat de magicien qui converse avec les démons", Avvakum petrovitch, 1672
"Les chamans méritent des travaux forcés pour leur supercherie", Johann Georg Gmelin, 1751
"Les chamans sont des imposteurs qui prétendent consulter le diable, et qui font des prédictions parfois assez justes", Diderot 1765
Imaginez vous, au 16ème siècle, en bon chercheur européen, et surtout, en bon catholique, vous retrouver devant un shaman de sibérie qui tombe par terre avec la transe au tambour et prends la voix d'un grand décédé? C'était surement très déroutant pour eux!
Au siècle des lumières, les chamans étaient toujours déconsidérés par les chercheurs européens, car leur cérémonie faites d'agitation, de tambour, de transes, de visions avec les plantes, ne rentraient pas vraiment dans le champ de connaissance objective de l’époque. Leur but était de comprendre le monde par la raison. Cette manière de penser est toujours très présente dans notre monde actuel.
En restant extérieur aux cérémonies, il était évidemment impossible pour eux d'en comprendre le sens profond. Vu de l'extérieur, les cérémonies chamaniques ressemblent souvent à des spectacles.
Même avec la naissance de l'anthropologie, au 19ème siècle, on continua à parler des peuples autochtones comme étant des "sauvages", ou primitifs".
C'est seulement au début du 20ème siècle qu'on on commença à envisager une nouvelle manière de voir le monde et les cultures étrangères. Les chercheurs avaient admis qu'il fallait prendre en compte leurs propres préjugés lors de leurs observations. De plus, l'observation participante commença à changer les choses, et invita les chercheurs à s'immerger au coeur des cérémonies.
Pendant des décennies, les anthropologues débattirent sur la santé psychique des chamans. Ce débat a d’ailleurs refait surface avec les récents travaux de Corinne Sombrun.
Claude Levis Strauss apporta un nouveau sens à cette question, en considérant que les chamans ressemblaient plus à des psychanalystes qu'à des psychopathes.
En 1951, le livre " Le chamanisme et les techniques de l'extase", marqua un tournant dans la manière dont on considéra le chamanisme. Les travaux d'Eliade démontrent que les pratiques et les conceptions chamaniques étaient anciennes, profondément humaines, et donc dignes d'intérêt.
En 1968, le livre "L'herbe du diable et la petite fumée" de Carlos Castaneda, alors étudiant en anthropologie aux Etats-Unis a été un succès mondial. Suite à cette parution, des millions de personnes se sont intéressés au chamanisme.
La chamane mazatèque Maria Sabina, contribua également à faire connaitre les médecines chamaniques dans le monde occidental. Elle fut la première chamane à recevoir des occidentaux pour les accompagner dans des expériences psychédéliques. Sans elle, " pas de révolution psychédélique, pas de hippies, pas de Timothy Leary [...], pas de Sergent Papper des Beattles, pas de Silicon Valley..." comme l'écrit Laurent Huguelit dans son livre "Fusion".
Au milieu du 20ème siècle, les anthropologues ayant étudié le chamanisme se rendirent compte que tous les termes pour désigner les chamans exprimaient la même signification que le terme sibérien "shaman".
Le mot "shaman" vient de la langue toungouse de Sibérie. Il signifie à la fois "celui qui sait" et "celui qui s'agite".
C'est l'anthropologue suisse Alfred Métraux qui commença à utiliser le terme "chamans" pour désigner un "piai" d'Amazonie. Selon lui, il existait des similarités entre ces différentes fonctions qu'il avait pu observer: guérison des maladies, enchantement du gibier, interprétation des signes et augures, influence sur le temps et divination.
Il définit le chaman comme étant " Tout individu,qui, dans l'intérêt de la communauté, entretien par profession un commerce intermittent avec les esprits ou en est possédé."
Petit à petit, le mot "chaman" s'est substitué aux termes "curandero", "medecin man", "paje"...
Ces termes sont toujours employés dans ces cultures traditionnelles.
Son utilisation généralisée du mot "chaman" est également justifié par le fait que les chamans seraient des descendants des peuples du Grand Nord Eurasien, qui auraient ensuite migré dans différentes régions du monde.
En analysant les caractéristiques du chamanisme, les anthropologues ont finit par comprendre que le chamanisme était un "ensemble de techniques et de connaissances". Les chercheurs ont donc finit par considérer les chamans comme des guérisseurs, et des producteurs de sens, de savoir. Les chamans ont donc été mis sur un pied d'égalité.
Malgré tout, un "champ de force" comme l'explique l’anthropologue Edith Turner, existe entre les observateurs et les chamans eux mêmes. Les scientifiques ne croient qu'en une seule nature de réalité tangible, matérialiste. C'est-à-dire ils croient que tout ce qui existe est fait de matière physique ou dépens de la matière pour exister.
Cette vision du monde matérialiste est, du point de des chamans, comme une religion. C'est une croyance, tout comme nous pouvons considérer que les chamans ont leur croyance.
Les chamans eux, croient aux esprits.
Voilà pourquoi après 5 siècles d'analyse, la chamanisme reste un mystère pour l'occident. On refuse de chausser les lunettes du chaman. Néanmoins, le regard des chercheurs s'est ouvert.
Une réconciliation à venir peut-être? C'est ce qu'à apporté l’œuvre de Michael Harner.
Le "Core shamanism" de Michael Harner.
Dans son livre "Chamane", Michael Harner relate un moment d'émotion où, après avoir parlé de ses visions d'ayahuasca avec le chamane de la cérémonie, celui-ci lui répond avec une grande clarté sur la provenance de ses visions. Michael Harner compris à ce moment là que les mondes chamaniques avaient leur existence propre:
"J'étais abasourdi. Ce que j'avais éprouvé était déjà connu de cet aveugle aux pieds nus, qui m'avait découvert en explorant le même monde où je venais de m'aventurer. C'est à ce moment que je décidais d'apprendre tout ce qui me serait possible sur le chamanisme."
Michael Harner compris, au fil de ses explorations, qu'il existait une racine commune au chamanisme. Les peuples rencontrés avec des pratiques similaires, des références similaires. Pourtant, la plupart d'entre eux ne s'étaient jamais rencontrés. Il créa donc le "core shamanism" (chamanisme brut), ou "chamanisme fondamental". C'est un chamanisme adapté aux occidentaux, qui inclut "des méthodes clés de différentes traditions chamaniques rendues accessibles et utilisables pour les gens de la civilisation moderne" (fsschamanismefrance.fr). Il fonda également la "Foundation for Shamanic studies".
Le Core shamanism n'inclut pas de tradition, n'est pas lié à un groupe culturel particulier.
C'est là où réside le grand cadeau de Michael Harner: permettre aux occidentaux de retrouver leurs racines chamaniques, souvent perdues. Les méthodes du core shamanism permettent de renouer avec son héritage spirituel.
En occident, nous avons été coupés de nos traditions ancestrales. Nous avons à faire avec un "trou", lorsque l'on s'intéresse au chamanisme. c'est à la fois un obstacle, et une bénédiction: il y a tout à re-créer!
Voici une définition du chamanisme dans la lignée de Michael Harner, avec les termes de réalité ordinaire" et "non ordinaire".:
Le chamanisme est un ensemble de pratiques qui vise à créer des ponts entre la réalité ordinaire, et la réalité non ordinaire.
La réalité ordinaire est celle qui est visible et perceptible par nos 5 sens.
La réalité non ordinaire est celle qui est visible par d’autres sens: nos capacités extra sensorielles, que nous avons tous, mais dont nous nous sommes éloignés, selon notre éducation ou la société dans laquelle nous avons grandi.
Le chaman est celui, ou celle, qui entre en lien avec le monde des esprits, via les états modifiés de conscience, pour partir à la recherche d’énergies de guérison, de connaissance, de sagesse, d’informations…
Ce sont les deux grandes découvertes de Michael Harner:
- Le voyage dans la réalité non ordinaire permet de rentrer en contact avec des esprits, qui détiennent la sagesse
- Le chamanisme est une capacité innée, tout le monde peut accéder aux mondes chamaniques, sans intermédiaire
Le chamanisme au 21ème siècle:
Si le chamanisme perdure depuis plus de 40000 ans, c'est qu'il sait s’adapter au fil des époques, et surtout, qu'il est pragmatique. Il a fait ses preuves.
Le chamanisme est un art, il n’est pas un courant spirituel. Il est absolument universel. En ce sens, il ne peut pas être affilié à une mode, puisqu’il existe dans toutes les cultures, et a existé à toutes les époques.
Chassés, tués, opprimés, les hommes et les femmes qui portaient ces rôles de “passeurs” entre les mondes, ont dérangé de nombreux pouvoirs en place, qu’ils soient religieux ou d’Etat. Le chamanisme rend les hommes et les femmes libres, car il est loin de tout dogme, de tout intermédiaire. La force est puisée dans la nature.
Cette nature, appelée aussi "chaos" dans sa force primordiale, a été mise en marge et exploitée, elle fait peur et fascine à la fois.
Pratiquer le chamanisme, c’est partir à la recherche de ses racines profondes. C’est se placer dans une lignée d’hommes et de femmes qui ont pratiqué avant nous.
Le chaman voyage entre les différents mondes, tout en étant bien ancré sur Terre, dans son corps, en lien avec sa lignée d’âme et de sang.
La voie chamanique nous invite à prendre sa place dans cette histoire, pour aller se confronter à d’anciennes mémoires, reprendre son pouvoir, et se reconnecter avec notre nature profonde: un être divin, issu du Ciel et de la Terre, en lien avec tout le vivant.

Qui sont les esprits?
"Ask your spirits" répondait Michael Harner lorsqu'on lui posait une question. C'était une manière de rapeller qu'il ne détenait aucun savoir, mais que la connaissance venait des esprits.
C'est la base de tout travail chamanique: se sont les esprits qui détiennent la sagesse, la guérison, la lumière pure. C'est un mot récurent lorsqu'on parle de chamanisme, c'est une manière de s'en remettre à eux, à plus grand que soit, afin de rétablir en nous cet équilibre essentiel: nous faisons partie du vivant, en toute humilité.
Émanations de la Source, de l'Un, de L'Univers, de Dieu, du Grand Esprit, ce Grand Principe qui régit toute chose... la vision chamanique considère que TOUT est esprit.
Le monde des esprits existe indépendamment de nous. C'est une différence fondamentale entre la vision occidentale de la guérison, et la vision des peuples autochtones.
Esprit du monde d'en Haut, Esprit du monde d'en Bas, Esprit d'un arbre, Esprit d'une plante... et nous sommes nous aussi des esprits!
Que les esprits soient avec vous!
Bibliographie et webographie:
"Anthologie du chamanisme", Jérémy Narby et François Huxley
"Fusion" Laurent Huguelit
" Les chamanes de la préhistoire", Jean Clottes

