N'Doep - Au plus près des Djinns
- Marion Loopulus

- 20 déc. 2025
- 9 min de lecture

Initiée au chamanisme dans une voie non traditionnelle, j’ai pu bénéficier des découvertes de Michael Harner et sa voie du “Core shamanism”, dépourvue de protocoles traditionnels, aussi appelée “Voie sure”, par Laurent Huguelit.
Le voyage chamanique au tambour, pratique centrale dans cette voie, y est vu comme une grande aventure de conscience pendant laquelle nous pouvons rencontrer nos esprits alliés. Ces esprits alliés sont hautement compatissants, lumineux, sages.
Il existe, en effet, d’autres types d’esprits qui peuvent nous entraîner dans des peurs, de la manipulation, des énergies dite “sombres”, que l’on pourrait qualifier d’involutives.
Toute la technicité de cette pratique se trouve dans notre capacité à nous connecter aux mondes “lumineux”, que sont les mondes d’en bas et mondes d’en haut, dans lesquels se trouvent ces esprits sages et compatissants. Entre ces mondes, dans le “Monde intermédiaire”, il arrive de rencontrer d’autres types d’esprits, présents pour nous prendre de la force, se nourrir de nos peurs et nos fragilités.
Ces esprits du monde du milieu sont présents dans un monde de “donnant/ donnant”, ni vraiment mauvais ni vraiment bons, ils sont dans une dimension plus proche de la nôtre, ce que Laurent Huguelit appelle “le pendant invisible de notre monde visible”.
Le monde du milieu requiert donc de l'habileté chamanique.
Dans ma pratique, j’ai mis un point d’honneur à coopérer avec des esprits alliés transcendés (monde d’en haut et monde d’en bas), et de ne passer que par eux pour aller me mettre en lien avec des esprits du monde du milieu, si je suis amené à les contacter. Par exemple, communiquer avec une plante, ou un défunt, qui sont des esprits du monde du milieu.
En visite au Sénégal chez ma mère, à Dakar, j’ai eu la chance d’avoir été invitée par le Marabout Mohammed en janvier 2024 à une cérémonie de N’Doep, accompagnée par Salimata, N’Doepkat, ce qui signifie initiée au N’Doep, car elle avait reçu elle même une cérémonie.
Praticienne chamanique, les mondes invisibles font partie de ma vision de la Vie et de mon quotidien. Loin d’être une initiée ou experte au N’Doep, ni anthropologue ni spécialiste du Sénégal, j’ai à coeur de vous livrer ici ma vision afin de la partager avec les esprits curieux, qui, comme moi, ont soif de comprendre d’où vient notre nature originelle universelle.
J’ai pu entrevoir que les origines de l’humanité avaient une même Source, et qu’elle a été disséminée telle des multitudes de graines sur notre Terre. Ces graines, une fois en germination, prennent de multiples formes en fonction du sol où elles ont poussé.
Voilà que nous avons comme cadeaux des pratiques multiculturelles aux multiples couleurs, qui nous chantent le même chant. Voilà pourquoi elles nous touchent tant, elles nous parlent du retour à la maison.
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Je me suis rendue à cette cérémonie N’Doep avec ma propre cosmogonie des différentes couches du monde invisible, emprunte de cette vision de Michael Harner.
Elle me permet de me repérer dans cette toile infinie du vivant.
C’est donc avec ce regard, mêlé à cette posture de simple spectatrice baignée dans ce grand rituel rocambolesque auquel je ne comprenais pas grand-chose, que j’ai été imprégnée de cette cérémonie.
J’ai été chanceuse d’avoir été invitée, car ma mère, en grande curieuse, était en lien avec les traditions sénégalaises. Ce qui peut sembler évident, car elle vivait à Dakar. Mais les français vivant au Sénégal, appelés aussi “expats”, ne se mêlent pas tellement aux traditions sénégalaises.
Dans ces cérémonies de N’Doep, on ne retrouve généralement aucun blancs, nous étions les seules. Pour pouvoir s’y rendre, il faut obligatoirement avoir été invité par un sénégalais.
L’intention de la cérémonie est proche de nos pratiques en occident: la guérison.
Mais le contexte social, économique et culturel amène de fortes différences.
Le N’Doep renvoie à une pratique du chamanisme qui semble proche de celles de nos origines: une demande pragmatique pour résoudre nos problèmes, voire pour la survie.
La cérémonie du N’Doep se déroule lorsqu’une personne, ou son entourage, se plaint de différents types de problèmes: santé, ou malchance. Généralement il s’agit des deux en même temps. Les sénégalais sont très discrets sur les raisons qui amènent une personne à faire une cérémonie. Pour cette femme en question, je n’ai jamais su quels étaient ses troubles.
Lors du N’Doep, le marabout consulte les esprits afin de leur demander ce qu’ils souhaitent. La cérémonie comprend systématiquement un sacrifice animal. Tout part de là: se sera un mouton, ou plus conséquent, un boeuf.
C’est la finalité du N’Doep.
La veille de la cérémonie, je fus invitée dans la famille de la malade, auprès du marabout Mohammed. Il m’avait proposé de répondre à mes questions sur le N’doep, il semblait intéressé par le fait d’échanger avec moi sur le fond de sa pratique.
Mohammed m’a aceuilli dans une petite pièce, avec Salimata et ma mère présentes. Nous étions sur une paillasse par terre, Mohammed avait ses écouteurs de téléphone aux oreilles. Pendant que j’échangeais avec lui, ses 3 femmes présentes venaient à tour de rôle pour lui poser des questions et s'occuper des enfants. L’intimité… un concept occidental!
Nous avons parlé d’extractions, de nettoyage des mauvais esprits, de ramener de la lumière (recouvrement d'âme) … dans le fond, les principes étaient exactement les mêmes que le chamanisme que je connaissais!
La cérémonie dure trois jours, ponctuée par différents temps importants.
1er jour:

La 1ère cérémonie publique avec des danses, des transes, les percussions des griots.
Les transes sont impressionnantes. Le volume sonore des percussions est extrêmement fort, mais étonnamment, je n’ai pas d'acouphènes le lendemain.
Les griots jouent à tour de rôle les rythmes des Djins (esprits). Lorsqu’un rythme d’un certain esprit est joué, par exemple, le lion, toutes les personnes présentes qui appartiennent au clan du lion tombent en transe. Les personnes qui ne le souhaitent pas se bouchent les oreilles, ou partent en courant.
Les autres, sont prises d’une transe spectaculaire: convulsions, gestes qui évoquent l’animal en question, elles tombent souvent par terre et semblent complètement possédées par l’animal. J’avais été subjuguée par ce spectacle. Je pensais à mes propres expériences du voyage chamanique, aux ateliers que je donnais où il était parfois si difficile pour nous, français, ne serait-ce que de ressentir pleinement ce par quoi nous sommes traversés. Pour ces personnes, cela ne faisait aucun doute: ils le vivaient, sans se poser de questions, en prenant le risque d’avoir même des difficultés à “revenir”.
J’ai assisté à une transe d’une femme qui était partie si loin qu’on lui a mis des glaçons sur la tête pour revenir.
Lorsqu’une personne est possédée par l’esprit du lion, elle peut se mettre à bondir sur son entourage pour les mordre. On prépare des morceaux de viande, afin d'assouvir leur soif de sang.
La cérémonie est extrêmement codifiée. Il y a un déroulement précis, une manière de danser précise. Sous un chaos apparent, il n'était pas du tout question que chacun puisse aller prendre part aux danses sur les sons des percussions de manière spontanée, même si cela me traversa l'esprit évidemment! La plupart des personnes étaient habillées en blanc. Le marabout, Mohammed, était habillé tout en noir, avec son mégaphone à la main, pour que l'on puisse l'entendre au milieu des percussions.

2ème jour:

La famille de la malade (la personne qui reçoit le N’Doep) , ainsi que la marabout et ses assistantes, organisent la cérémonie du mil ( céréale locale) pour la malade.
Je suis présente dans la cour, chez la famille.
On interroge les esprits, dans le but de comprendre ce qu'ils désirent. Toute la famille est en cercle autour de la malade, le marabout s’emploie à comprendre d’où peuvent venir les problèmes, et interroge toute la famille, car elle aussi est concernée.
Si une personne va mal, c’est toute la famille qui peut-être touchée. Une personne n’est jamais dissociée de sa famille, elle appartient à un groupe.
Je ressens une énergie forte au moment où le mil est versé sur la tête de la malade, je pleure. Semblerait-il que le nettoyage se fasse également pour moi. Salimata me dit “tu es dedans! Les esprits sont avec toi”.
Mohammed vient me réconforter, il semble heureux de voir que je ressens ce qu’il se passe.
Ce jour là, un repas était servis pour tous les invités, j'ai mangé chez la famille qui invitait pour la cérémonie.
La marabout annonce qu’il y a besoin de sacrifier des moutons, car il y a un problème avec les griots, ils devraient être là, mais ils tardent à venir.
Les moutons sont sacrifiés, je tourne la tête pour ne pas voir cela, mais j’entrevoie le sang qui coule au fond de la cour. Au même moment, les griots arrivent.
Cela n’était absolument pas calculé, le sang versé a eu l’effet escompté, les griots sont arrivés, la suite pouvait se dérouler.
La procession a pris forme jusqu’à la mer.

Le boeuf est amené dans la mer, la malade monte dessus. Elle tend un tissu entre les mains.
Présente, j’observe le déroulement. Depuis le début, des centaines de personnes participent, et certaines continuent d'entrer en transe.
Une personne rentre en transe dans l’eau et se met à nager comme un poisson.
Au moment où la scène se déroule, le Marabout Mohammed entonne un nouveau chant, avec son mégaphone. Il demande à tout le monde de faire de même. Cette personne entrée en transe a indiqué qu’un nouvel esprit était arrivé.
J’ai pu observer que Mohammed suivait bien les esprits qui étaient présents, c’était lui qui s’adaptait à eux: une des bases du chamanisme tel que je l’ai reçu. Le chaman, ou Marabout, est un canal de diffusion des messages et énergies des esprits.
Précautionneusement, il plante un oeuf dans le sable, sur la plage où se déroulait le rituel. Beaucoup de conscience et d’attention étaient contenues dans ce geste.

De retour à la maison de la malade, le rituel final devait prendre place: la malade se couche avec les animaux à sacrifier sous des pagnes, les personnes présentes tournent autour, puis vient le sacrifice de l’animal.
Tous ces moments étaient accompagnés de chant et de percussions.
Ce jour-là, j’appréhendais le sacrifice de l’animal devant mes yeux, moi qui me sent si proche des animaux. J’ai fait d’ailleurs le choix d’être végétarienne afin de ne pas entretenir leur souffrance dans les abattoirs.
Mais ce jour là, peut être les esprits ont-il voulu me ménager. Le sacrifice a eu lieu à l’abris des regards, dans la cour familiale. Ensuite, la famille se partage la viande, ils font un repas.
La nuit suivante, la malade dort avec les tripes de l’animal autour d’elle.

Ce rituel vient heurter immédiatement les âmes sensibles à la cause animale. Pourquoi sacrifier un être vivant?
Selon Alexandre Rougé, les cathares en France, au XXIIème siècle, furent notamment réputés pour leurs particularités d’être végétarien, mais aussi notamment d’avoir mis fin au sacrifices des animaux pour les rituels païens.
Jésus, lors de l’épisode des marchands du temple, chassa les marchands en leur disant ”ma maison sera une maison de prière. Mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs”. Il les a chassé aussi pour mettre fin aux sacrifices d’animaux qui avaient lieu dans ce temple.
Les sacrifices ont été pratiqués partout dans le monde et perdurent encore aujourd’hui. Au Pérou, des êtres humains étaient sacrifiés pour obtenir les grâces du dieu soleil.
Les offrandes, qu’elles soient des sacrifices ou tout autre chose, ont pour but d’offrir un cadeau à l’esprit qui accepte d’aider la famille. Nous sommes dans l’esprit du “donnant donnant”.
Cet état d’esprit du “donnant donnant” reflète les transactions qui existent dans le monde chamnique du “Monde du milieu”.
Quant au sang, il est présent dans différentes traditions, notamment chez les Gnawa. Semblerait-il que ce sang soit particulièrement aimé des esprits du monde du milieu, il serait ce qu’il y a de plus proche de notre dimension: le sang qui donne la vie incarnée.
Les esprits du monde du milieu seraient-ils nostalgiques de l’incarnation, ou dans le désir d’être proche de ce sang?
Aussi, il était clair pour moi qu’il ne s'agissait pas d’esprits transcendés avec lesquels le rituel du N’Doep oeuvrait. L’autre indication qui m'a permis de comprendre cela, est qu’une N’Doepkat m’a livré que “son” esprit était présent dans un certain quartier de Dakar. Un esprit attaché à un lieu, est un esprit du monde intermédiaire.
Bien consciente du prisme culturel par lequel je regardais cette pratique, je m'interrogeais alors: comment nos conditions de vie peuvent-elles influencer l’intention d’un rituel?
Entre modernité et tradition, le chamanisme n’échappe pas à ces questionnements sur la diversité. Le chamanisme s’est toujours adapté à son époque, à son environnement, c’est ce qui fait sa beauté.
Au-delà du bien, du mal, des jugements via mon prisme culturel, je vois cette cérémonie comme une grande œuvre d’art, qui semblerait-il, fasse ses preuves. J’ai rencontré des “N'doep Kat”, qui aujourd’hui étaient guéris de leur maux.
Les sénégalais ont réussi miraculeusement à conserver cette tradition, malgré la colonisation, ce qui est magnifique. En plein coeur de Dakar, on se serait crus dans un village de la brousse. Une ode à leur Terre, à leur médecine propre. Une médecine à la fois brute et très orchestrée. Un art chamanique préservé.





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